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Journal de bord de la Cie Sambre
par Carole Thibaut - directrice artistique
Les représentations de "Fantaisies" (troisième version pour la troisième année!) viennent de s'achever. En restera une pour terminer la saison en avril à Fosses. Je viens d'achever 5 semaines non stop avec la semaine de recréation, plus les trois semaines à L'étoile du nord, plus la semaine de reprise en hors les murs au lycée de Fosses qui s'est achevée hier soir par la représentation à Gonesse à l'auditorium de Coulanges (avec un texte d'accueil qui m'a particulièrement amusée à écrire, je le joins ici en page annexe). Pas eu le temps d'écrire malgré ce que j'avais projeté. "Fantaisies" a été trop prenant, d'autant plus que j'avais eu la bonne idée d'inviter certains soirs d'autres artistes à partager la scène, ce qui me demandait d'adapter le texte d'accueil (ré-enregistrement + remontage...) à chaque fois et de trouver le bon endroit où glisser ce "guest" en fonction de son contenu et de sa forme. Je n'ai donc pas pu relâcher la pression. Ceci dit c'est une idée que je ne regrette pas. Les rencontres furent toujours belles autour de ces impromptus artistiques uniques et chaque guest apportait un éclairage différent à "fantaisies" qui transformait à chaque fois le spectacle, même pour 5 minutes d'intervention. Et ce côté "à l'arrache" (nous réglions la place du guest, les lumières, les entrées, etc, 1 heure avant le début de la représentation) me convenait dans le processus si singulier de ce spectacle.
Et puis les représentations au lycée, avec toute la tension que représente ces hors les murs, la difficulté de ce pari à chaque fois: aménager
entièrement une salle fonctionnelle (ici la salle informatique), l'appréhension de jouer dans une telle proximité, et devant des
jeunes de ces âges, et aussi divers que ceux de cette banlieue (classes d'enseignement professionnel et général) un solo comme "fantaisies", les ateliers qui suivent, les rencontres qui
accompagnent, tout cela représente un investissement énorme, autant financièrement qu'humainement. Quand je pense qu'aucune tutelle n'a saisi la balle au bond et donné les moyens que cela se
développe réellement. A l'heure actuelle il vaut mieux déposer des projet d'ateliers utilitaires bien normés menés par des comédiens qui viennent la plupart du temps cachetonner sur
les fantasmes théâtraux d'enseignants. Sans doute parce qu'on prend moins de risque. On "fait faire du théâtre". Rien à voir avec ces spectacles intégralement déplacés (avec décor,
lumière, son, vidéo) dans les établissements. C'est beaucoup plus lourd à mettre en place, mais ça coute moins cher qu'un atelier à l'année et c'est, je crois, mille fois plus porteur de sens.
On est au coeur de l'artistique et de la "décentralisation".
Croyez-vous encore que les "pratiquants théâtraux" s'intéressent forcément au théâtre en tant qu'émotion artistique, bouleversement artistique? Non. On touche là plus sûrement à l'émotion
narcissique... quand il y a la moindre émotion, et à l'instrumentalisation de l'art au mieux pour des fins soit disant sociales. Comme si un atelier avait jamais permis à quelqu'un de trouver du
travail (c'est pourtant ce qu'on nous demande de démontrer désormais dans les dossiers). Quel cynisme. Il est évidemment plus facile pour un enseignant (et plus rigolo pour lui) de faire faire du
théâtre à sa classe une fois par semaine (lui qui a toujours rêvé d'en faire et qui d'ailleurs se dit un peu comédien lui même) plutôt que d'accueillir un vrai spectacle au sein de
son établissement, avec tout ce que comporte le hors les murs comme contraintes. L'oeuvre artistique qu'est le spectacle est bien plus dérangeante et subversive, si elle est de qualité, qu'un
atelier bien normé. Je tire ici mon chapeau à ces enseignants, comme Karim Boushemaï au lycée de Fosses, Christine Mirtain, les institutrices avec lesquelles nous travaillons sur "les Petites
empêchées", Alba Perrault de Persan, et tant d'autres heureusement, qui ne craignent pas de faire entrer le loup dans la bergerie ni que l'artiste dévore leurs petits agneaux et surtout ne sape
leur autorité de berger. Alors quelles complicités, quelles principes de fond, engagements, partagés entre nous. Alors oui, face à leurs engagements, et eux et elles face aux nôtres, nous savons
les unes les autres pourquoi nous nous battons et en quoi nous croyons, qui continue à nous faire avancer envers et contre toutes les bêtises et
cynismes actuels.
Bref, donc je n'ai pu écrire une ligne. Je me sauve dès demain dans une lointaine campagne, pas très jolie, mais terriblement isolée. Et l'absence même de beauté environnante me garantit une plongée ascétique en écriture, nuit et jour, accompagnée d'une bonne bouteille de rouge pour passer les nuits blanches sur mon clavier et d'une théière géante tout droit sortie de "Alice au pays des merveilles" pour passer les journées itou. J'ai 5 jours pour écrire le texte des "petites empêchées". Cela parait délirant ou inconscient dit ainsi. Mais ce sont cinq jours qui viennent après une année de gestation, des mois d'essais, d'ébauches, d'improvisations, de rencontres, de lectures (je pourrais créer désormais une encyclopédie des contes!), de discussions avec les comédiennes, les enfants, les encadrant/e/s... Je sens que cela a muri suffisamment et que les choses sont là. Ce qui me manque, simplement, désormais, c'est le temps de la mécanique de l'écriture...
.. Sauf si je me plante. M'illusionne. Et que je sèche comme une vieille peau au soleil devant mon clavier. Alors là...
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